Bâtir accessible, c’est respecter le droit d’habiter

La lettre d’opinion signée par Daniel Jean, directeur général de l’Office des personnes handicapées du Québec, arrive à un moment crucial. Alors que les débats sur le coût du logement et sur le nouveau Code de construction du Québec se multiplient, l’Office rappelle une évidence que les personnes handicapées, leurs familles et les organismes qui les représentent connaissent depuis longtemps : l’accessibilité n’est pas un luxe, ni une option esthétique, ni une dépense secondaire. C’est une condition essentielle à l’exercice des droits fondamentaux.

Au ROPHCQ, nous accueillons cette prise de position avec force. Depuis 1982, notre regroupement défend collectivement les droits et les intérêts des personnes handicapées du Centre-du-Québec. Sur le terrain, nos organismes membres voient chaque jour les conséquences concrètes d’un parc immobilier pensé sans tenir compte des limitations fonctionnelles : des personnes contraintes de rester chez leurs proches faute de logement accessible, des ménages qui renoncent à déménager même lorsque leur logement ne répond plus à leurs besoins, des personnes qui perdent en autonomie simplement parce que leur environnement bâti les empêche de vivre pleinement.

Réduire l’accessibilité à une question de coût, c’est évacuer les droits

La lettre de l’Office remet les choses à leur place. Oui, la crise du logement est réelle. Oui, les coûts de construction préoccupent les ménages, les promoteurs, les municipalités et les gouvernements. Mais il est dangereux de laisser entendre que l’accessibilité serait une charge additionnelle dont on pourrait se passer pour construire plus vite ou moins cher.

Lorsque les bâtiments ne sont pas accessibles, ce ne sont pas les murs qui paient le prix. Ce sont les personnes. Ce sont les personnes handicapées qui se retrouvent exclues du marché locatif. Ce sont les personnes aînées en perte d’autonomie qui doivent quitter leur milieu de vie plus rapidement. Ce sont les proches aidants qui compensent les lacunes du logement. Ce sont les réseaux publics qui doivent ensuite absorber les conséquences d’un aménagement mal pensé.

L’Office rappelle que 21 % des Québécoises et Québécois de 15 ans ou plus vivant en ménage privé avaient une incapacité en 2022, soit plus de 1,4 million de personnes. Ce n’est pas une minorité marginale. C’est une part importante de la population, et cette proportion est appelée à croître avec le vieillissement démographique.

L’accessibilité doit être prévue dès la conception

Le message est clair : adapter après coup coûte plus cher que de construire correctement dès le départ. Dans sa lettre, l’Office souligne que l’aménagement d’installations accessibles dès la conception est environ 62 % plus économique que l’adaptation ultérieure des bâtiments.

Pour le ROPHCQ, cette donnée doit guider les décisions publiques. Il ne s’agit pas seulement de prévoir quelques logements adaptés ici et là, comme si les personnes handicapées devaient se contenter d’un nombre limité d’options. Il faut plutôt transformer notre façon de penser l’habitation. L’accessibilité doit devenir une norme structurante, intégrée aux pratiques de construction, d’aménagement, de rénovation et de planification territoriale.

Nous devons aussi reconnaître que les besoins ne sont pas tous les mêmes. Un logement ne peut pas répondre parfaitement, dès le départ, à toutes les réalités fonctionnelles. Les besoins d’une personne ayant une déficience motrice, d’une personne ayant une déficience visuelle, d’une personne autiste, d’une personne ayant une déficience intellectuelle ou d’une personne vivant avec des troubles de santé mentale ne sont pas interchangeables. C’est précisément pourquoi il faut penser l’accessibilité de façon flexible, adaptable et évolutive.

Construire accessible, ce n’est pas figer un modèle unique. C’est prévoir des milieux de vie capables de s’adapter aux personnes, plutôt que d’exiger constamment que les personnes s’adaptent à des bâtiments conçus sans elles.

Le logement accessible est un levier d’autonomie et de participation sociale

Un logement accessible ne se limite pas à une rampe d’accès ou à une porte plus large. C’est un espace qui permet de se déplacer, de se laver, de cuisiner, de recevoir des proches, de sortir de chez soi, de participer à la vie sociale et de maintenir son autonomie. C’est aussi un facteur déterminant de sécurité, de santé mentale, de stabilité résidentielle et de dignité.

L’Office rappelle que les logements accessibles et adaptés ont des impacts positifs documentés sur le bien-être et la qualité de vie des personnes handicapées : ils améliorent la sécurité, renforcent l’autonomie, diminuent l’insécurité résidentielle, réduisent le stress et favorisent la participation sociale.

C’est exactement ce que nos membres constatent dans la région. Le manque de logements accessibles force trop souvent les personnes handicapées à accepter des compromis inacceptables : habiter loin de leur réseau, demeurer dans un logement inadéquat, dépendre davantage de proches ou de services publics, ou renoncer à certains projets de vie. Cela n’a rien d’anodin. C’est une atteinte directe à l’égalité réelle.

Les municipalités, le gouvernement et les promoteurs doivent assumer leurs responsabilités

Le ROPHCQ le répète : l’inclusion ne peut pas reposer uniquement sur la débrouillardise des personnes handicapées, de leurs familles ou des organismes communautaires. Elle doit être intégrée dans les décisions publiques, les normes, les programmes de financement, les règlements municipaux et les pratiques de construction.

Les municipalités ont un rôle central à jouer dans l’aménagement de milieux de vie inclusifs. Le gouvernement du Québec doit, lui aussi, s’assurer que les normes de construction et les politiques d’habitation ne reproduisent pas les obstacles actuels. Quant aux promoteurs et aux acteurs du milieu immobilier, ils doivent cesser de présenter l’accessibilité comme une contrainte exceptionnelle. Elle fait partie de la qualité d’un projet.

Bâtir des logements inaccessibles en 2026, c’est construire les exclusions de demain. C’est créer volontairement un parc immobilier qui devra être corrigé à grands frais dans quelques années. C’est transférer le coût réel aux personnes handicapées, aux familles, aux proches aidants, aux services publics et aux générations futures.

Une question de société, pas une faveur

À la veille de la Semaine québécoise des personnes handicapées, cette lettre nous rappelle que l’accessibilité universelle est un choix de société. L’Office affirme que l’accessibilité universelle n’est pas un luxe, mais une condition essentielle pour une société juste, équitable et durable. Cette position rejoint directement notre mission de défense collective des droits des personnes handicapées. Le communiqué de l’Office publié le 25 mai 2026 reprend d’ailleurs ce message central : bâtir de façon accessible, ce n’est pas bâtir plus cher, c’est construire mieux, pour toutes et tous.

Au ROPHCQ, nous croyons qu’il est temps de sortir d’une logique de compromis minimal. Les personnes handicapées ne demandent pas un privilège. Elles demandent de pouvoir habiter leur communauté, choisir leur milieu de vie, participer à la société et exercer leurs droits comme tout le monde.

Construire accessible, c’est refuser que le handicap soit aggravé par des environnements mal conçus. C’est reconnaître que l’autonomie, la sécurité et la participation sociale commencent aussi par une porte qu’on peut franchir, une salle de bain qu’on peut utiliser, un immeuble où l’on peut entrer, circuler et vivre dignement.

Le logement est un droit. L’accessibilité en est une condition.

Pour lire la lettre ouverte: Bâtir pour toutes et tous | La Presse