Les élèves et le personnel scolaire ne peut pas vivre de reconnaissance symbolique : ils ont besoin de services
Le texte d’opinion de Shophika Vaithyanathasarma, publié à la suite du discours de démission de François Legault, invite à dépasser les hommages convenus pour regarder l’état réel du réseau scolaire québécois. L’autrice part d’une phrase forte prononcée par l’ancien premier ministre : « Les enseignants sont les personnes les plus importantes de notre société, après les parents. » À première vue, cette déclaration peut sembler généreuse. Elle reconnaît l’importance fondamentale de l’éducation et le rôle déterminant que jouent les enseignantes et les enseignants dans la vie des enfants.
Mais le texte rappelle aussi qu’entre les paroles de reconnaissance et les conditions vécues dans les écoles, l’écart est immense. Pendant que le discours politique célèbre les enseignants, les milieux scolaires composent quotidiennement avec des classes surchargées, des ressources insuffisantes, des services professionnels difficilement accessibles, des réformes imposées d’en haut et une pression constante sur le personnel. L’autrice souligne également que l’école ne repose pas uniquement sur les enseignants et les parents, mais sur tout un écosystème : personnel de soutien, techniciennes et techniciens en éducation spécialisée, orthopédagogues, psychologues, orthophonistes, travailleuses sociales, directions, services de garde, transport scolaire, personnel administratif et autres acteurs essentiels trop souvent invisibilisés.
Cette mise en contexte est essentielle. Parce que lorsque l’État réduit l’école à quelques figures symboliques, il occulte les conditions concrètes qui permettent réellement aux élèves d’apprendre, de participer et de se développer. Et ce sont souvent les élèves ayant les plus grands besoins qui subissent le plus durement les conséquences de cette vision incomplète.
Au ROPHCQ, cette réflexion nous interpelle directement. Comme regroupement d’organismes de personnes handicapées du Centre-du-Québec, nous voyons trop souvent les impacts d’un réseau scolaire qui repose sur la bonne volonté du personnel, mais qui n’a pas les ressources nécessaires pour respecter pleinement les obligations envers les élèves handicapés. Les enseignantes et enseignants veulent bien faire. Les équipes-écoles se mobilisent. Les parents collaborent. Mais lorsque les services spécialisés, les adaptations, le soutien en classe, le transport adapté ou les services de garde ne suivent pas, ce sont les enfants handicapés qui en paient le prix.
C’est pourquoi il faut aller plus loin que la reconnaissance symbolique. Pour les élèves handicapés, le droit à l’éducation ne peut pas dépendre du dévouement exceptionnel d’un enseignant, de la persévérance d’un parent ou de la capacité d’une école à bricoler des solutions avec des moyens insuffisants. Il doit être garanti par un financement adéquat, des services accessibles, des équipes multidisciplinaires disponibles et une véritable volonté politique de faire de l’inclusion scolaire une réalité, et non un slogan.
Lorsque François Legault affirme que « les enseignants sont les personnes les plus importantes de notre société, après les parents », il reconnaît une part de vérité. Oui, les enseignantes et les enseignants jouent un rôle central dans le parcours des enfants. Oui, plusieurs tiennent littéralement le réseau à bout de bras. Mais cette reconnaissance, aussi sincère soit-elle, devient insuffisante lorsqu’elle ne s’accompagne pas des ressources nécessaires pour répondre aux besoins réels des élèves.
Et pour les élèves handicapés, cette insuffisance a des conséquences majeures.
Dans nos écoles, les élèves ayant une limitation fonctionnelle, un trouble du spectre de l’autisme, une déficience intellectuelle, motrice, sensorielle ou langagière ne manquent pas de potentiel. Ils ne manquent pas de volonté. Ils ne manquent pas de droit à l’éducation. Ce qui manque trop souvent, ce sont les services, les adaptations, le soutien spécialisé, la stabilité et les conditions permettant leur pleine participation.
Il faut le dire clairement : ce ne sont pas les bons mots qui permettent à un élève handicapé de rester en classe. Ce ne sont pas les hommages aux enseignants qui remplacent une technicienne en éducation spécialisée absente, une orthophoniste inaccessible, une psychoéducatrice débordée, un transport scolaire inadéquat, un service de garde non adapté ou un plan d’intervention qui demeure théorique faute de moyens.
Les enseignantes et enseignants ne peuvent pas, à eux seuls, compenser le sous-financement chronique des services aux élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. Leur bonne volonté ne peut pas remplacer une équipe-école complète. Leur engagement ne peut pas pallier l’absence de professionnels. Leur dévouement ne devrait jamais servir de prétexte pour tolérer un réseau qui demande toujours plus au personnel, tout en laissant les élèves les plus vulnérables payer le prix des manques structurels.
Au ROPHCQ, nous le constatons trop souvent : lorsque les ressources ne suivent pas, ce sont les élèves handicapés qui sont les premiers à vivre les impacts. On parle alors de journées écourtées, de scolarisation partielle, de suspensions répétées, de retraits de la classe, de services de garde qui deviennent conditionnels, de parents appelés en urgence, de parcours scolaires fragmentés. Derrière ces situations, il y a des enfants qui perdent du temps d’apprentissage, des familles qui s’épuisent et des équipes scolaires qui se retrouvent placées devant des choix impossibles.
Il faut cesser de présenter ces situations comme des cas isolés ou des problèmes individuels. Elles sont le résultat d’un système qui ne donne pas aux écoles les moyens de respecter pleinement le droit à l’éducation des élèves handicapés.
Valoriser l’éducation, comme le rappelle le texte d’opinion, ce n’est pas couronner une seule figure. C’est soutenir tout l’écosystème scolaire. C’est reconnaître le rôle essentiel du personnel de soutien, des éducatrices spécialisées, des TES, des orthopédagogues, des psychologues, des orthophonistes, des travailleuses sociales, des directions, des services de garde, du transport scolaire et des organismes communautaires qui accompagnent les familles.
C’est aussi reconnaître que l’inclusion scolaire n’est pas une faveur. C’est un droit.
Pour les élèves handicapés, l’école inclusive ne peut pas reposer uniquement sur la patience des parents ou sur le dévouement du personnel scolaire. Elle doit reposer sur des engagements clairs de l’État : financer les services à la hauteur des besoins, assurer l’accès aux adaptations nécessaires, soutenir les équipes-écoles, écouter l’expertise du terrain et mettre fin aux bris de services qui privent des enfants de leur droit fondamental à l’éducation.
Le Québec ne peut pas continuer à parler d’éducation comme d’une priorité nationale tout en laissant des élèves handicapés sans soutien suffisant. Il ne peut pas remercier les enseignants d’une main et maintenir, de l’autre, des conditions qui rendent leur travail presque impossible auprès des élèves qui ont les besoins les plus complexes.
Le véritable hommage à rendre au personnel scolaire n’est pas un discours. C’est un réseau capable de soutenir les enfants, les familles et les équipes.
Et le véritable engagement envers les élèves handicapés, ce n’est pas de leur promettre une place à l’école. C’est de leur garantir les ressources nécessaires pour y apprendre, y participer, y être respectés et y réussir.
Le droit à l’éducation ne doit jamais dépendre du manque de personnel, des contraintes budgétaires ou de la capacité des familles à se battre. Il doit être garanti, concrètement, partout au Québec.
Article original : Les mots de François Legault et la réalité des écoles qu’il laisse derrière lui | JDM
