Déficience intellectuelle et itinérance : quand l’angle mort des politiques publiques devient une crise de droits humains

Au Québec, on aime croire que notre filet social protège les plus vulnérables. Pourtant, la réalité racontée dans la lettre ouverte « Déficience intellectuelle et itinérance : l’angle mort des services sociaux du Québec », signée par Amélie Duranleau et Catherine Lapointe, nous oblige à regarder en face un échec collectif.

Cet échec, ce sont les personnes ayant une déficience intellectuelle qui en paient le prix. Trop souvent, elles se retrouvent prises dans une spirale d’exclusion qui mène à la précarité résidentielle, puis à l’itinérance.

Pour le Regroupement d’organismes de personnes handicapées du Centre-du-Québec (ROPHCQ), cette réalité n’est pas une surprise. Elle est la conséquence directe de décennies de politiques publiques qui n’ont jamais réellement intégré les besoins spécifiques des personnes handicapées dans les stratégies de lutte contre la pauvreté, l’exclusion et l’itinérance.

L’itinérance n’est jamais un choix

Les propos rapportés récemment de la ministre de la Santé et des Services sociaux, laissant entendre qu’une personne aurait « choisi » de rester dans la rue, sont profondément troublants.

Une personne ayant une déficience intellectuelle ne choisit pas l’itinérance. Elle y est poussée par un système qui échoue à lui offrir les soutiens nécessaires au bon moment.

Avant de se retrouver dans la rue, ces personnes ont traversé plusieurs systèmes : l’école, la protection de la jeunesse, les services sociaux, parfois même le système judiciaire. À chacune de ces étapes, il existe des occasions d’agir. Des occasions qui ont manquées si cette personne se retrouve maintenant à la rue.

Ce qui mène à la rue n’est pas un choix individuel.
C’est l’aboutissement d’un enchaînement de ruptures de services.

Un angle mort des politiques publiques

Le constat posé dans la lettre ouverte est clair : les programmes de lutte contre l’itinérance au Québec ne tiennent pas réellement compte des besoins des personnes ayant une déficience intellectuelle.

Cela se traduit concrètement par :

  • des évaluations tardives ou inexistantes
  • des placements inadaptés
  • des ressources d’hébergement mal préparées
  • des ruptures de services entre les réseaux

Résultat : certaines personnes se retrouvent dans des ressources qui ne peuvent pas répondre à leurs besoins, ou pire encore, exclues de celles-ci.

Ce phénomène est particulièrement inquiétant pour les jeunes adultes ayant une déficience intellectuelle qui quittent la protection de la jeunesse. Sans accompagnement adéquat, la transition vers la vie adulte peut devenir un véritable précipice.

Une société qui laisse ces jeunes tomber ne peut pas prétendre protéger les droits des personnes handicapées.

Les organismes communautaires ne peuvent pas porter seuls cette responsabilité

Sur le terrain, ce sont souvent les organismes communautaires qui tentent de combler les trous du filet social. Dans le Centre-du-Québec comme ailleurs, des organismes membres du ROPHCQ accompagnent quotidiennement des personnes qui vivent avec des limitations fonctionnelles et qui se retrouvent confrontées à des situations de grande précarité.

Mais il faut être clair : le communautaire ne peut pas remplacer l’État.

Les organismes peuvent soutenir, accompagner, mobiliser et défendre les droits. Ils ne peuvent pas, à eux seuls, reconstruire un système de services qui s’est effrité.

La lutte contre l’itinérance des personnes ayant une déficience intellectuelle exige une réponse structurée de l’État.

Des solutions existent

Contrairement à ce que certains pourraient croire, des solutions concrètes existent déjà. Plusieurs organisations, dont la Société québécoise de la déficience intellectuelle, proposent depuis longtemps des mesures réalistes :

  • un plan d’action spécifique sur l’itinérance, la déficience intellectuelle et le trouble du spectre de l’autisme
  • des ressources d’hébergement adaptées
  • des programmes de réinsertion sociale spécialisés
  • un accompagnement intensif pour les jeunes quittant la protection de la jeunesse

Ces mesures ne sont pas des privilèges.
Ce sont des conditions minimales pour garantir le respect des droits des personnes handicapées.

Le Québec s’est engagé, en ratifiant la Convention relative aux droits des personnes handicapées de l’ONU, à assurer la pleine participation sociale des personnes en situation de handicap. Laisser ces personnes se retrouver à la rue est incompatible avec cet engagement.

Un enjeu de droits humains

Pour le ROPHCQ, la question de l’itinérance des personnes ayant une déficience intellectuelle est d’abord et avant tout une question de droits humains.

Chaque personne a droit :

  • à la sécurité
  • à un logement adéquat
  • à des services adaptés à ses besoins

Lorsque ces droits ne sont pas garantis, ce n’est pas seulement un problème de services sociaux.
C’est un échec collectif.

Les histoires comme celles de Mélissa et Jérémie ne doivent pas être vues comme des cas isolés. Elles sont le symptôme d’un système qui doit être repensé.

Si nous voulons réellement construire une société inclusive, nous devons cesser de traiter les personnes handicapées comme une catégorie invisible dans les politiques publiques.

Les droits des personnes handicapées ne peuvent pas être un angle mort.

Ils doivent être au cœur de nos décisions collectives.


🔗 Lire la lettre ouverte originale :
https://www.lapresse.ca/dialogue/opinions/2026-02-28/deficience-intellectuelle-et-itinerance-l-angle-mort-des-services-sociaux-du-quebec.php

Pour entendre les propos de la ministre: Itinérance et déficience intellectuelles : Questions d’Elisabeth Prass à Sonia Bélanger