Élections 2026 : santé et services sociaux — quels impacts possibles pour les personnes en situation de handicap?
À l’approche du scrutin du 5 octobre, la santé et les services sociaux occupent une place importante dans les engagements des principaux partis politiques québécois. Accès à la première ligne, soutien à domicile, rôle des CLSC, prévention, recours au secteur privé, gouvernance du réseau : les propositions sont nombreuses et les approches diffèrent parfois considérablement.
Pour les personnes en situation de handicap, ces choix peuvent avoir des conséquences particulières. Leur relation avec le réseau ne se limite généralement pas à obtenir un rendez-vous médical. Plusieurs ont besoin, parfois pendant des années ou toute leur vie, de services de soutien à domicile, de réadaptation, d’ergothérapie, de travail social, de soutien psychosocial, de services en déficience intellectuelle, trouble du spectre de l’autisme ou déficience physique (DI-TSA-DP), d’aides techniques ou encore de soutien aux proches.
Le ROPHCQ propose donc un survol des principales orientations annoncées par les cinq principaux partis, suivi d’une analyse des effets qu’elles pourraient avoir sur les personnes handicapées.
Cette analyse ne constitue ni un appui ni une opposition à un parti politique. Elle vise uniquement à examiner les effets potentiels des mesures annoncées à partir des informations publiques disponibles en date du 29 septemnre 2026. Les engagements électoraux demeurent par ailleurs des propositions : leur mise en œuvre, leurs modalités précises et leurs résultats éventuels peuvent différer de ce qui est annoncé pendant une campagne.
Coalition avenir Québec : poursuivre la transformation du réseau et renforcer le soutien à domicile
La Coalition avenir Québec mise notamment sur la poursuite de la transformation de la première ligne amorcée au cours de son mandat. Sa politique présentée au printemps prévoit de rattacher chaque personne à un territoire de CLSC et de développer progressivement 205 portes d’entrée intégrées à travers le Québec. Le parti propose également de poursuivre le développement des outils numériques d’accès au réseau.
En matière de soutien à domicile, la CAQ s’est engagée à investir 1 milliard de dollars supplémentaires sur cinq ans. Bien que cette annonce s’inscrive principalement dans son Plan aînés, le parti précise explicitement que l’enveloppe doit également permettre d’accroître le soutien à domicile offert aux personnes en situation de handicap.
La formation a également annoncé des mesures financières destinées aux familles ayant un enfant handicapé, ainsi que des investissements en santé mentale jeunesse et dans le dépistage de certains cancers.
Quels effets possibles pour les personnes handicapées?
Le renforcement du soutien à domicile pourrait avoir un effet direct sur l’autonomie de certaines personnes handicapées, particulièrement celles ayant des besoins importants d’assistance dans les activités quotidiennes. L’effet réel dépendrait toutefois de la manière dont les sommes seraient réparties entre les différentes clientèles et de la capacité du réseau à transformer ces investissements en heures de services réellement disponibles.
La création de portes d’entrée territoriales par les CLSC pourrait également faciliter l’orientation dans un réseau qui demeure complexe. Pour les personnes ayant plusieurs besoins simultanés, la présence d’une personne responsable de l’accompagnement et de l’orientation pourrait être particulièrement pertinente.
Il reste cependant à déterminer dans quelle mesure cette réorganisation améliorerait spécifiquement l’accès aux services sociaux spécialisés, notamment en DI-TSA-DP. Une meilleure porte d’entrée ne signifie pas nécessairement que les services requis seront disponibles derrière cette porte.
Parti libéral du Québec : CLSC, télésanté et soutien à domicile
Le Parti libéral du Québec propose lui aussi de renforcer le rôle des CLSC. Le parti prévoit 200 millions de dollars supplémentaires pour consolider les équipes de proximité, notamment en santé mentale, en soutien psychosocial et en prévention, tout en améliorant les liens entre les CLSC et les organismes communautaires.
Le PLQ propose également la création d’une porte d’entrée publique de télésanté accessible sept jours sur sept partout au Québec, conçue comme un complément aux services de proximité et aux CLSC.
En matière de soutien à domicile, le parti annonce 700 millions de dollars supplémentaires, notamment pour les aînés et les personnes handicapées. Il propose aussi 80 millions supplémentaires sur quatre ans pour l’adaptation des domiciles et souhaite élargir le Programme d’exonération financière pour les services d’aide domestique (PEFSAD) à certains services à la personne. Des mesures visant les personnes proches aidantes accompagnent également cette proposition.
Quels effets possibles pour les personnes handicapées?
L’investissement annoncé en soutien à domicile et en adaptation domiciliaire touche directement deux déterminants importants de l’autonomie : la disponibilité de l’assistance et l’accessibilité du milieu de vie.
L’élargissement du PEFSAD pourrait également modifier la façon dont certains services sont obtenus à domicile. Les modalités d’application seraient cependant importantes à surveiller : les personnes handicapées ont souvent besoin de services réguliers, spécialisés et personnalisés qui dépassent l’aide domestique traditionnelle.
La télésanté pourrait réduire certains déplacements et faciliter l’accès aux professionnels, particulièrement pour les personnes vivant en région ou ayant des limitations importantes de mobilité. À l’inverse, elle ne peut remplacer les interventions nécessitant une présence physique et doit demeurer accessible aux personnes qui rencontrent des obstacles liés au numérique, à la communication ou à certaines limitations fonctionnelles.
Parti québécois : prévention, CLSC et décentralisation
Le Parti québécois propose une réorganisation importante du réseau, notamment par l’abolition de Santé Québec et une décentralisation accrue des décisions vers les établissements et les équipes locales.
Le parti souhaite également investir 550 millions de dollars supplémentaires sur quatre ans en santé publique et en prévention, notamment en santé mentale, en dépistage et dans la prévention des maladies. Il prévoit parallèlement 150 millions sur quatre ans afin de renforcer les CLSC et d’en faire la principale porte d’entrée du réseau.
En soutien à domicile, le PQ propose une hausse de 50 % du budget consacré aux soins à domicile, ainsi qu’une augmentation de 10 millions de dollars par année du Programme d’adaptation de domicile.
Le parti s’est également intéressé directement à l’autonomie des personnes handicapées au cours de la dernière année en déposant un projet de loi visant la création d’un programme d’assistance personnelle autodirigée, qui permettrait aux personnes concernées de gérer davantage elles-mêmes l’organisation de leurs services d’assistance à domicile.
Quels effets possibles pour les personnes handicapées?
La décentralisation pourrait permettre une meilleure adaptation des services aux réalités régionales si elle se traduit effectivement par davantage de pouvoir décisionnel à proximité des personnes. Pour une région comme le Centre-du-Québec, cette dimension peut être significative puisque les besoins, les ressources disponibles et les difficultés d’accès diffèrent de ceux des grands centres urbains.
L’augmentation du soutien à domicile et du Programme d’adaptation de domicile pourrait également favoriser le maintien dans la communauté.
L’assistance personnelle autodirigée représente par ailleurs une approche différente du modèle traditionnel de prestation de services : plutôt que de déterminer uniquement quels services seront fournis à la personne, elle vise à lui donner davantage de contrôle sur l’organisation de l’assistance qu’elle reçoit. Son effet dépendrait néanmoins des paramètres du programme, de son financement et des personnes qui y seraient admissibles.
Québec solidaire : renforcer le réseau public de proximité
Québec solidaire propose de développer jusqu’à 400 points d’accès aux services de première ligne, principalement à partir du réseau des CLSC. Ces points regrouperaient différents professionnels — médecins, personnel infirmier, ergothérapeutes, nutritionnistes et autres intervenants — afin de faciliter l’accès à des services multidisciplinaires dans la communauté.
Le parti privilégie un renforcement du réseau public et souhaite notamment améliorer les conditions de travail afin de réduire le départ de personnel vers le secteur privé ou vers d’autres provinces.
En santé mentale, Québec solidaire propose également la création d’équipes d’accueil en santé mentale dans ses points d’accès en CLSC, composées notamment de travailleurs sociaux, psychologues, psychoéducateurs et personnel infirmier.
Le parti s’est également engagé à augmenter le financement à la mission des organismes communautaires dans différents secteurs.
Quels effets possibles pour les personnes handicapées?
Une première ligne multidisciplinaire pourrait être particulièrement pertinente pour les personnes dont les besoins ne sont pas principalement médicaux. La présence d’ergothérapeutes, de travailleurs sociaux et d’autres professionnels dans les services de proximité pourrait faciliter certaines interventions et réduire le recours systématique au médecin comme porte d’entrée du réseau.
Le renforcement des services psychosociaux pourrait également bénéficier aux personnes handicapées et à leurs proches lorsque leurs besoins nécessitent l’intervention de plusieurs disciplines.
Toutefois, comme pour plusieurs autres propositions axées sur la première ligne, une question demeure : quelle place serait accordée aux services spécialisés en déficience physique, déficience intellectuelle et trouble du spectre de l’autisme? Les services de première ligne peuvent faciliter l’accès et l’orientation, mais ils ne remplacent pas nécessairement l’expertise spécialisée requise par certaines personnes.
Parti conservateur du Québec : délais garantis et recours accru à des fournisseurs privés
Le Parti conservateur du Québec propose une organisation différente du réseau. Son approche prévoit de maintenir le financement public des soins médicalement nécessaires tout en permettant un recours beaucoup plus important à des prestataires privés lorsque le réseau public ne peut offrir certains services dans les délais établis.
Le parti propose notamment que certains délais soient garantis pour des chirurgies, consultations spécialisées et examens diagnostiques. Lorsque le réseau public ne pourrait respecter ces délais, les soins pourraient être obtenus auprès d’un autre prestataire accrédité et être payés par la RAMQ.
Le PCQ propose également la création de quatre hôpitaux financés et exploités par le secteur privé, mais dont les services couverts seraient achetés par l’État et accessibles avec la carte d’assurance maladie.
En matière de soutien à domicile, le parti prévoit 625 millions de dollars de nouveaux crédits sur quatre ans, auxquels pourraient s’ajouter des sommes provenant de redéploiements administratifs, afin d’ajouter 6,1 millions d’heures annuelles de soins et de services à domicile d’ici 2030.
Quels effets possibles pour les personnes handicapées?
Les mécanismes visant à réduire les délais pourraient être avantageux pour les personnes handicapées qui attendent une chirurgie, un examen diagnostique ou une consultation spécialisée. Pour certaines personnes, un délai prolongé peut entraîner une détérioration de l’autonomie ou accroître les besoins d’assistance.
L’augmentation annoncée des heures de soutien à domicile pourrait également améliorer l’accès à certains services.
L’effet du recours accru à des prestataires privés financés par l’État sur les services sociaux est toutefois moins clair. Une grande partie des besoins des personnes handicapées relève de services continus — réadaptation, soutien psychosocial, assistance personnelle, coordination et accompagnement — plutôt que d’actes médicaux ponctuels. Il faudrait donc voir comment ce modèle s’appliquerait à ces services et comment seraient assurées la continuité, la coordination et l’équité territoriale.
Des approches différentes, mais plusieurs préoccupations communes
Malgré leurs différences, plusieurs convergences apparaissent.
La plupart des partis reconnaissent la nécessité d’améliorer l’accès à la première ligne et plusieurs souhaitent redonner aux CLSC un rôle plus important. Le soutien à domicile occupe également une place beaucoup plus importante qu’au cours de certaines campagnes précédentes.
Pour les personnes handicapées, ces orientations peuvent être porteuses de changements importants. Mais elles mettent également en évidence une distinction essentielle : améliorer l’accès au système de santé ne signifie pas nécessairement améliorer l’accès aux services sociaux dont elles ont besoin.
Une personne peut avoir facilement accès à un CLSC tout en demeurant plusieurs mois sur une liste d’attente en ergothérapie. Elle peut avoir un médecin de famille tout en recevant moins d’heures de soutien à domicile que ce que nécessite sa situation. Elle peut obtenir rapidement un diagnostic sans que les services spécialisés nécessaires soient ensuite disponibles.
C’est pourquoi l’analyse des engagements électoraux concernant les personnes handicapées ne peut pas se limiter au nombre de médecins, aux urgences ou aux chirurgies.
Le grand angle mort : les services sociaux spécialisés
À travers les engagements recensés, les personnes handicapées sont explicitement visées dans certaines mesures, particulièrement en soutien à domicile, en adaptation domiciliaire et en soutien financier aux familles.
Elles sont toutefois beaucoup moins présentes lorsqu’il est question de l’organisation globale des services sociaux spécialisés.
La Société québécoise de la déficience intellectuelle arrive d’ailleurs à un constat semblable dans sa propre analyse de la campagne : les enjeux liés au handicap et à la déficience intellectuelle demeurent généralement peu présents dans les engagements électoraux et les mesures pertinentes sont souvent dispersées parmi des politiques destinées à des populations plus larges.
Pour le ROPHCQ, plusieurs questions devront donc être suivies au-delà des annonces de campagne :
- Les investissements en soutien à domicile se traduiront-ils réellement par davantage d’heures de services pour les personnes handicapées?
- Comment les listes d’attente en DI-TSA-DP seront-elles réduites?
- Comment assurer la continuité des services lorsqu’une personne passe de l’enfance à l’âge adulte ou d’un programme à un autre?
- Comment les besoins des personnes ayant des incapacités importantes ou multiples seront-ils pris en compte dans les nouveaux modèles de première ligne?
- Comment assurer une véritable équité territoriale lorsque certaines expertises spécialisées sont beaucoup moins disponibles en région?
- Et surtout, comment les personnes handicapées seront-elles associées aux décisions concernant l’organisation des services dont elles dépendent?
Au-delà des structures, la question de l’accès réel
Les cinq partis proposent des solutions différentes : davantage de coordination, plus de services à domicile, un renforcement des CLSC, une décentralisation accrue, un développement des services publics de proximité ou encore un recours plus important à différents fournisseurs de soins.
Ces choix pourraient modifier de façon importante le fonctionnement du réseau.
Pour les personnes en situation de handicap, toutefois, le véritable test restera très concret : est-ce que la personne obtient le bon service, au moment où elle en a besoin, dans son milieu de vie et avec suffisamment de continuité pour exercer pleinement son autonomie et participer à la société?
C’est à partir de cette réalité que devront éventuellement être évaluées les mesures qui seront mises en œuvre après l’élection.
Parce qu’en matière de handicap, l’accès aux services de santé et aux services sociaux n’est pas uniquement une question de performance du réseau. Il touche directement l’autonomie, la dignité, l’égalité des chances et l’exercice des droits.
