Fin des allocations : une décision qui rate la cible et fragilise des personnes déjà précarisées

Le gouvernement du Québec a annoncé la fin d’une allocation quotidienne versée à certaines personnes vivant avec une déficience intellectuelle et/ou un trouble du spectre de l’autisme participant à des plateaux de travail. Cette décision, qui fait suite à une enquête de La Presse, est présentée comme une réponse aux revendications de la SQDI. Pour le ROPHCQ, il est clair que cette décision ne répond pas aux enjeux.

Le problème n’a jamais été l’allocation

Contrairement à ce qui est véhiculé, selon nous, l’allocation n’a jamais été le cœur du problème. Ce qui est à dénoncer, c’est le maintien à long terme — parfois pendant plus d’une décennie — de personnes ayant un potentiel réel d’intégration à l’emploi dans des plateaux de travail.

Il faut comprendre que ces plateaux jouent des rôles très différents selon les personnes. Pour certaines, qui n’ont pas le potentiel d’intégrer le marché de l’emploi, ils permettent une participation sociale et occupationnelle à des activités valorisantes et significatives. Pour d’autres, qui disposent du potentiel et des compétences nécessaires, ils devraient être temporaire et constituer un tremplin vers l’emploi. Or, en l’absence de balises temporelles claires, de ressources et de mécanismes d’accompagnement vers l’embauche, ainsi que de perspectives concrètes de reconnaissance du travail accompli, ces plateaux deviennent trop souvent des impasses professionnelles pour celles et ceux qui pourraient aller plus loin. Mettre fin à une allocation de transport, aussi imparfaite soit-elle, ne corrige en rien ces enjeux structurels.

Une coupure qui fragilise une clientèle déjà vulnérable

Au-delà de rater la cible, la coupure brutale de cette allocation fragilise concrètement des personnes déjà en situation de grande précarité. Il faut le rappeler : plusieurs participants aux plateaux de travail vivent en appartement, avec un budget extrêmement serré, souvent calculé au dollar près.

Dans la réalité quotidienne, cette allocation — quelle que soit son appellation administrative — fait partie intégrante de leur budget. Elle sert à payer le transport, mais aussi, de façon très concrète, à boucler les fins de mois : épicerie, téléphone, imprévus essentiels.

Référer ces personnes vers un autre programme pour compenser la perte, sans transition réelle, en faisant abstraction des délais administratifs bien connus, des formulaires, des périodes d’attente et des refus possibles, ne tient pas compte de leur réalité financière immédiate. On ne parle pas ici d’un ajustement abstrait, mais d’une perte de revenus, vécue du jour au lendemain.

Une réponse cosmétique à un problème systémique

En abolissant l’allocation, on donne l’illusion d’agir, tout en évitant soigneusement de s’attaquer aux véritables enjeux :

  • l’absence de limites claires à la durée des parcours socioprofessionnels ;
  • le manque de mécanismes obligatoires menant à l’embauche lorsque les compétences sont démontrées ;
  • l’utilisation de plateaux de travail comme zones grises, où le travail est réel, mais la reconnaissance et la rémunération ne le sont pas.

Déplacer le débat vers une allocation plutôt que vers les parcours bloqués et sans issue est une manœuvre qui détourne l’attention des responsabilités de l’État.

L’intégration à l’emploi ne se décrète pas, elle se construit

Si plusieurs personnes n’intégreront jamais le marché du travail et pour qui ces plateaux font partie de leur réadaptation et de leur participation sociale, il faut s’assurer qu’ils ne sont pas un plafond pour des personnes qui ont le potentiel, les compétences et la volonté d’occuper un emploi rémunéré.

Maintenir ces personnes dans des plateaux pendant 10, 13 ou 15 ans n’est pas de la réadaptation. C’est un échec collectif et politique. Nous devons nous assurer que les ponts existent pour assurer la progression des personnes qui en ont les capacités.

Ce que nous réaffirmons avec force

Le ROPHCQ partage les préoccupations exprimées par la Société québécoise de la déficience intellectuelle quant à l’importance d’éviter toute perte financière pour les personnes participantes. Mais nous allons plus loin.

Nous croyons que :

  • abolir l’allocation n’adresse pas le problème soulevé dans les enquêtes de mars 2025 ;
  • la coupure immédiate fragilise des personnes déjà économiquement vulnérables ;
  • toute transition de programme doit être sécurisée financièrement, sans rupture de revenus, et tenir compte des délais administratifs réels.

Nous croyons également que les directions des services DITSA devraient avoir la marge de manoeuvre pour développer des programmes qui répondent aux besoins spécifiques de leur population locale, plutôt que de recevoir des directives uniformisées.

La dignité ne se règle pas par directive

Ce débat ne porte pas sur 5 $ par jour. Il porte sur le droit fondamental des personnes handicapées à ne pas être maintenues dans des statuts précaires, invisibles et économiquement fragiles.

Tant que le gouvernement refusera de s’attaquer au maintien injustifié dans des plateaux de travail, tout en imposant des coupures qui fragilisent encore davantage les personnes concernées, il passera à côté de l’enjeu central dénoncé par les enquêtes de mars 2025. C’est en donnant les ressources et en permettant l’agilité des équipes locales que nous pourront réussir à améliorer les services aux personnes handicapées. Et nous continuerons, au ROPHCQ, à collaborer avec les équipes du CIUSSS MCQ pour l’amélioration des services DITSADP, tout en dénonçant les coupures qui fragilisent ces services et limitent la capacité des équipes locales à répondre aux besoins de la population.

Article original :
https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2026-01-16/programme-d-integration-au-travail-pour-personnes-handicapees/quebec-met-fin-a-une-allocation-controversee.php