Le communautaire au bord de la rupture : quand la première ligne craque, ce sont les droits qui reculent
La lettre ouverte de Sam Watts, PDG de Mission Bon Accueil, publiée dans La Presse, met des mots justes sur une réalité que nous constatons chaque jour au Centre-du-Québec : le secteur communautaire est devenu l’amortisseur silencieux des échecs systémiques.
Au Regroupement d’organismes de personnes handicapées du Centre-du-Québec (ROPHCQ), nous savons que cet épuisement n’est ni accidentel ni conjoncturel. Il est structurel. Et ses conséquences frappent directement les personnes handicapées et leurs proches.
Quand le communautaire compense les manques de l’État
Lorsque le logement social est insuffisant, ce sont nos organismes qui soutiennent des personnes handicapées menacées d’itinérance.
Lorsque les services en santé mentale sont inaccessibles, ce sont nos équipes qui absorbent les crises.
Lorsque le soutien à domicile ne couvre qu’une fraction des besoins réels, ce sont les proches aidants et les groupes communautaires qui prennent le relais.
Ce déplacement des responsabilités n’est pas neutre. Il crée une pression constante sur des équipes déjà fragilisées par :
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- un financement insuffisant et instable ;
- des salaires non compétitifs ;
- des exigences administratives croissantes ;
- une complexification majeure des situations vécues par les personnes accompagnées.
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Pour les personnes vivant avec une déficience motrice, sensorielle, intellectuelle, un trouble du spectre de l’autisme ou un trouble langagier, cette fragilisation du communautaire a une conséquence très concrète : des droits lésés.
L’épuisement n’est pas individuel : il est politique
L’épuisement professionnel dans le communautaire n’est pas un problème de résilience individuelle. Il est le résultat de choix budgétaires et organisationnels.
Quand un organisme doit choisir entre maintenir un poste d’intervention ou investir dans la formation continue, ce n’est pas une mauvaise gestion : c’est un arbitrage imposé par le manque de ressources.
Quand la relève quitte après quelques années, ce n’est pas un manque d’engagement : c’est le symptôme d’un système qui normalise l’urgence permanente.
Selon nous, cette situation menace directement la pérennité du mouvement de défense collective des droits. Si nous vidons le bassin de travailleuses et travailleurs engagés aujourd’hui, qui portera les revendications demain ?
Les personnes handicapées paient le prix
Les personnes handicapées sont souvent celles pour qui les systèmes échouent en premier :
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- délais interminables pour l’accès aux services spécialisés ;
- ruptures de services lors des transitions scolaires ou à l’âge adulte ;
- accès insuffisant au transport adapté ;
- pénurie de logements accessibles ;
- absence de soutien adéquat à l’emploi.
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Lorsque le communautaire est affaibli, ces ruptures se multiplient.
Or, l’égalité des droits ne peut pas dépendre de la capacité d’un organisme à « tenir le coup ».
Ce que nous revendiquons
Dans la lettre ouverte, quatre pistes sont avancées : financer le coût réel, reconnaître la pérennité de la main-d’œuvre comme indicateur de performance, aligner la rémunération sur la complexité et cesser de transférer les échecs systémiques vers le communautaire.
Au ROPHCQ, nous croyons aussi que le financement du communautaire autonome n’est pas une dépense discrétionnaire. C’est un levier de justice sociale.
Pour y arriver, il faut :
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- un financement récurrent indexé au coût réel des opérations ;
- une reconnaissance formelle du rôle politique des organismes en défense collective des droits ;
- une cohérence interministérielle réelle (santé, éducation, emploi, transport, habitation) ;
- une planification à long terme plutôt qu’une gestion en mode crise.
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Maintenir le statu quo, même avec des injections ponctuelles, ne fera que prolonger l’agonie.
Défendre le communautaire, c’est défendre les droits
Notre mission est claire : défendre collectivement les droits des personnes handicapées du Centre-du-Québec. Cela exige un écosystème communautaire fort, stable et respecté.
Lorsque la première ligne craque, ce ne sont pas seulement des organisations qui vacillent. Ce sont des milliers de Centricoises et Centricois vivant avec des limitations fonctionnelles qui voient leurs droits s’éroder. Il est temps que le gouvernement du Québec cesse de considérer le communautaire comme un amortisseur et le reconnaisse comme un pilier essentiel des politiques publiques.
Parce qu’un système qui repose sur l’épuisement de celles et ceux qui le soutiennent est un système qui a déjà échoué.
🔗 Pour lire la lettre ouverte publiée dans La Presse :
https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2026-02-17/secteur-communautaire/la-premiere-ligne-au-bord-de-l-epuisement.php
