Quand la prison devient l’aboutissement des ruptures de services

La situation rapporté par La Presse, ce matin, est aussi bouleversant que révoltant. Un homme dans la trentaine, vivant avec une déficience intellectuelle, enchaîne les séjours dans la rue et les passages en détention. Lors d’une crise, il s’enfuit nu dans le froid. Retrouvé dans un banc de neige, il devra subir l’amputation de plusieurs phalanges.

Cette situation extrême ne peut pas être réduite à une intervention carcérale qui aurait mal tourné. Elle révèle l’échec beaucoup plus large de nos politiques publiques envers les personnes ayant une déficience intellectuelle.

La prison représente ici l’aboutissement tragique d’une succession de ruptures, de refus et de services inadéquats qui trop souvent commencent dès la petite enfance et se poursuivent jusqu’à la fin de la vie de trop nombreux individus vivant avec un handicap.

La prison n’est pas un service spécialisé

Une personne ayant une déficience intellectuelle peut éprouver davantage de difficulté à comprendre les consignes, à anticiper les conséquences de ses gestes, à communiquer ses besoins, à gérer ses émotions ou à décoder les comportements des autres.

Dans un environnement carcéral fondé sur les règles strictes, les rapports de pouvoir, le contrôle et le recours fréquent à des mesures coercitives, ces difficultés sont rapidement amplifiées.

Une désorganisation est alors interprétée comme un refus de collaborer. Une incompréhension devient de l’opposition. Une manifestation de détresse est traitée comme un problème de discipline. La réponse institutionnelle — isolement, contrainte, intervention physique ou sanction — risque ensuite d’aggraver la crise plutôt que de la résoudre.

Comme le souligne l’article, certaines personnes peuvent être placées en isolement jusqu’à 23 heures par jour. D’autres passent des dizaines de fois en détention pour des délits mineurs, sans que l’incarcération produise un véritable apprentissage ou prévienne la récidive.

Il faut le dire clairement : la prison n’est ni un milieu de réadaptation en déficience intellectuelle, ni une ressource d’hébergement, ni une réponse acceptable à l’absence de services sociaux.

Il faut regarder tout le continuum de vie

La judiciarisation ne survient pas sans bris de services sociaux.

Elle est précédée par des années de services insuffisants, fragmentés ou inexistants : interventions précoces trop tardives, soutien inadéquat à l’école, épuisement des familles, manque de répit, listes d’attente, difficultés d’accès aux services spécialisés, absence d’activités socioprofessionnelles, logements inadéquats, instabilité résidentielle, pauvreté, isolement, ruptures de suivi ou perte de services lors du passage à l’âge adulte.

À chaque étape, les personnes et leurs familles doivent trop souvent se battre pour obtenir des services qui devraient pourtant être accessibles, continus et adaptés.

Lorsque les besoins ne sont pas reconnus rapidement, ils ne disparaissent pas. Ils augmentent.

Une difficulté qui aurait pu être accompagnée devient une crise. Une crise non prise en charge entraîne une rupture de milieu de vie. La rupture mène parfois à l’itinérance, à la consommation, à une intervention policière, puis à la judiciarisation.

Ce parcours n’est pas inévitable. Il est construit par l’absence de réponses des réseaux publics.

Moins nous intervenons adéquatement, plus les besoins augmentent

Le gouvernement doit sortir d’une logique de gestion à court terme dans laquelle les services sont rationnés jusqu’à ce que la situation devienne urgente.

Réduire ou retarder les services ne fait pas disparaître les coûts. Cela les déplace vers les urgences hospitalières, les services policiers, les tribunaux, les établissements de détention, les ressources de crise et les hospitalisations.

Surtout, cela fait porter un coût humain immense aux personnes concernées et à leurs proches.

Le principe est pourtant simple : plus une personne reçoit tôt des services adaptés, stables et cohérents, meilleures sont ses possibilités de développer son autonomie, de préserver ses acquis et de participer pleinement à la société.

À l’inverse, l’accumulation des ruptures, des changements d’intervenants, des refus de services et des environnements inadéquats peut entraîner de l’anxiété, une perte d’autonomie, une augmentation des comportements de détresse et une détérioration des conditions de vie.

La personne est ensuite présentée comme ayant des besoins trop complexes, alors que cette complexité a trop souvent été aggravée par les défaillances mêmes des réseaux censés la soutenir.

Les solutions sont connues

Nous ne sommes pas devant une absence de connaissances.

Les connaissances scientifiques et l’expertise développée en déficience intellectuelle nous fournissent déjà de nombreux outils : intervention précoce, soutien positif au comportement, adaptation de l’environnement, communication accessible, stabilité des équipes, accompagnement des proches, prévention des crises, logements supervisés, soutien communautaire, suivi intensif dans le milieu et planification des transitions.

Nous savons également que les personnes doivent pouvoir compter sur des trajectoires de services cohérentes entre le réseau de la santé et des services sociaux, le milieu scolaire, les organismes communautaires, les municipalités, les services policiers et le système judiciaire.

Ce qui manque principalement, ce n’est donc pas la connaissance. Ce sont les moyens, l’agilité organisationnelle et la volonté politique nécessaires pour transformer ces connaissances en services réellement accessibles sur le terrain.

Prévenir plutôt que judiciariser

La détresse d’une personne ayant une déficience intellectuelle ne devrait jamais mener à la  judiciarisation.

Cela exige notamment :

  • des services spécialisés accessibles avant que les situations dégénèrent;
  • des équipes capables d’intervenir rapidement dans les milieux de vie;
  • une offre suffisante de logements adaptés et supervisés;
  • un accompagnement continu lors des transitions;
  • des mécanismes permettant de reconnaître rapidement une déficience intellectuelle dans le système judiciaire;
  • des mesures de déjudiciarisation rapides et réellement accessibles;
  • des ressources communautaires financées adéquatement;
  • une coordination obligatoire entre les réseaux de la santé, des services sociaux, de la justice et de la sécurité publique.

Des initiatives existent déjà, mais elles demeurent trop limitées, inégales ou dépendantes de la disponibilité locale des ressources. Une personne ne devrait jamais perdre l’accès à une réponse adaptée simplement parce qu’elle change de région, atteint l’âge adulte, quitte une ressource ou sort de détention.

La responsabilité ne peut pas reposer uniquement sur le personnel carcéral

Le ministère responsable des services correctionnels affirme que son personnel est formé et que des mesures sont offertes afin de soutenir les personnes vulnérables.

La formation du personnel est nécessaire, mais elle ne peut pas compenser l’absence de ressources spécialisées, de solutions d’hébergement et de services sociaux dans la communauté. On ne peut pas demander aux agentes et agents correctionnels de réparer, à l’intérieur des murs d’une prison, des décennies de sous-investissement et de ruptures de services. Cette responsabilité doit être assumée collectivement et, surtout, politiquement.

Les ministères de la Santé et des Services sociaux, de la Sécurité publique, de la Justice, de l’Éducation, de l’Emploi et de l’Habitation doivent cesser d’agir en silos. Le gouvernement doit garantir un véritable continuum de services couvrant toutes les étapes de la vie, avec des responsabilités claires, des mécanismes de coordination et des ressources suffisantes.

Où est la place des personnes ayant une déficience intellectuelle?

L’article pose une question fondamentale : si leur place n’est pas en prison, où est-elle, et qui doit s’en occuper?

Pour le ROPHCQ, la réponse est claire. La place des personnes ayant une déficience intellectuelle est dans leur communauté, avec un logement sécuritaire, un revenu suffisant, des services adaptés, des possibilités de participation sociale et le soutien nécessaire pour exercer pleinement leurs droits.

Elles ne doivent pas être enfermées parce que nos réseaux ont échoué à intervenir avant la crise. Elles ne doivent pas être criminalisées pour des manifestations de détresse liées à un handicap, à la pauvreté ou à l’absence de ressources. Elles ne doivent pas devenir les victimes invisibles d’un système qui attend que la situation soit catastrophique avant d’agir.

Le gouvernement du Québec doit mettre fin à cette gestion par l’urgence. Il doit investir dans la prévention, assurer la continuité des services et donner aux réseaux ainsi qu’aux organismes communautaires les moyens de développer des réponses souples, spécialisées et humaines.

Ces situations sont évitables.

Les solutions existent.

Ce qui est désormais exigé, c’est une volonté politique à la hauteur des droits, de la dignité et de la sécurité des personnes ayant une déficience intellectuelle.

Pour lire l’article original de La Presse : Déficience intellectuelle en prison | « Rien n’a été mis en place »