Le handicap absent de la campagne : un silence politique qui en dit long
À la veille du scrutin, la chronique publiée par Marie-Sol St-Onge dans Le Nouvelliste, intitulée « Le handicap, un tabou dans la campagne électorale », met des mots sur un constat que le Regroupement d’organismes de personnes handicapées du Centre-du-Québec (ROPHCQ) et d’autres organismes ont également fait : les personnes handicapées ont été largement absentes de cette campagne électorale.
Et cette absence est d’autant plus troublante qu’elle ne correspond aucunement à la place qu’occupent les personnes handicapées dans la société québécoise. Comme le rappelle la chronique, une personne sur cinq au Québec vit avec un handicap. Pourtant, après des semaines de campagne, les enjeux qui les concernent directement ont rarement réussi à se tailler une place dans le débat politique.
Le handicap n’est pas un enjeu parmi d’autres
Ce qui nous préoccupe particulièrement au ROPHCQ, c’est que cette absence peut donner l’impression que le handicap constitue un enjeu spécialisé, périphérique, qui ne concernerait qu’une petite partie de la population. C’est tout le contraire.
Parler de handicap, c’est parler de santé et de services sociaux. C’est parler d’éducation, d’emploi, de logement, de transport, de pauvreté, de fiscalité, d’aménagement du territoire, de services municipaux, de loisirs, de justice et de droits fondamentaux.
Kim Auclair le souligne d’ailleurs avec justesse : le handicap traverse pratiquement tous les grands sujets dont les partis ont discuté durant la campagne. Il aurait donc été tout à fait possible d’intégrer les réalités des personnes handicapées aux grands débats électoraux plutôt que de les traiter comme une question distincte qui, faute de temps ou de volonté politique, finit par disparaître de l’ordre du jour.
Pendant ce temps, les obstacles demeurent bien réels
Cette absence du débat public ne signifie évidemment pas que les problèmes ont disparu.
Dans le Centre-du-Québec, nos organismes membres et les personnes qu’ils accompagnent nous rapportent quotidiennement des obstacles qui compromettent l’exercice effectif des droits des personnes handicapées.
Nous parlons de personnes qui peinent à obtenir les services dont elles ont besoin. D’élèves handicapés dont le parcours scolaire est compromis faute de ressources ou de réponses adaptées à leurs besoins. De familles qui doivent continuellement se battre pour obtenir des services. De personnes dont les possibilités d’étudier, de travailler ou de participer à la vie de leur communauté sont limitées par l’absence de transport adéquat. De citoyens qui rencontrent encore des bâtiments, des logements, des commerces, des services ou des communications qui ne leur sont tout simplement pas accessibles.
La chronique donne d’ailleurs plusieurs exemples très concrets des enjeux qui auraient mérité une place dans cette campagne : le transport adapté, le soutien à domicile, le logement accessible, l’accessibilité universelle, l’adaptation de domicile et l’emploi.
Ce ne sont pas des enjeux marginaux. Ce sont des enjeux de droits.
L’absence de propositions est aussi une question de représentation
Il faut également s’interroger sur la place accordée aux personnes handicapées elles-mêmes dans notre espace politique et médiatique.
Kim Auclair souligne notamment qu’aucun des témoignages citoyens préenregistrés présentés lors du dernier débat de Radio-Canada ne mettait en scène une personne en situation de handicap. Cette observation mérite notre attention. L’inclusion politique ne consiste pas seulement à élaborer des mesures destinées aux personnes handicapées. Elle implique aussi de leur permettre d’être présentes, visibles et entendues dans les discussions qui façonnent les orientations collectives.
Les personnes en situation de handicap sont des électrices et des électeurs. Elles sont des travailleuses et des travailleurs, des parents, des entrepreneures et entrepreneurs, des étudiantes et étudiants, des bénévoles, des contribuables et des citoyennes et citoyens engagés dans leur communauté.
Elles ne devraient pas avoir à attendre qu’un débat porte spécifiquement sur le « handicap » pour que leurs réalités soient prises en considération.
Des droits, pas de la compassion
La chronique soulève également une question fondamentale : la façon dont nous parlons collectivement du handicap. Trop souvent encore, les personnes en situation de handicap sont présentées uniquement à travers leurs besoins, leurs difficultés ou les coûts associés aux services dont elles ont besoin. Cette perspective est réductrice.
Tony Labillois rappelle que les personnes en situation de handicap possèdent des compétences, des expériences et des ambitions, et qu’elles peuvent contribuer pleinement au marché du travail et à l’entrepreneuriat lorsque les obstacles qui entravent leur participation sont éliminés. Pour le ROPHCQ, il faut toutefois aller encore plus loin : la pleine participation sociale des personnes en situation de handicap ne doit pas dépendre de la démonstration de leur contribution économique.
L’accès à l’éducation, aux soins, au logement, au transport, au travail, aux services publics et à la vie démocratique relève d’abord de l’égalité et de l’exercice des droits fondamentaux. Une société inclusive n’élimine pas les obstacles parce que l’inclusion est rentable. Elle les élimine parce que personne ne devrait être empêché d’exercer ses droits en raison de ses limitations fonctionnelles.
Le handicap ne peut plus demeurer dans l’angle mort politique
Sylvain Lemay formule dans la chronique une explication particulièrement importante : les enjeux liés au handicap sont systémiques puisqu’ils traversent toutes les facettes de l’administration gouvernementale et publique. C’est précisément pourquoi leur absence de la campagne est préoccupante.
Depuis 1982, le ROPHCQ œuvre à la défense collective des droits et à la promotion des intérêts des personnes handicapées du Centre-du-Québec. Notre travail nous montre constamment qu’une décision gouvernementale qui semble générale peut avoir des conséquences particulières — et parfois disproportionnées — pour les personnes ayant des limitations fonctionnelles.
Chaque politique publique devrait donc être réfléchie en tenant compte de leurs réalités. Le handicap ne devrait pas constituer un chapitre isolé d’une plateforme électorale. Il devrait être une dimension incontournable de l’ensemble des politiques publiques.
Après la campagne, le travail commence
Une campagne électorale se termine. Les obstacles, eux, ne disparaissent pas le lendemain du scrutin. Le prochain gouvernement aura la responsabilité de gouverner pour l’ensemble de la population québécoise, incluant les personnes handicapées. Pour le ROPHCQ, la question qui se pose maintenant dépasse donc largement celle de savoir combien de fois le mot « handicap » aura été prononcé pendant la campagne. Nous regarderons surtout les décisions qui seront prises ensuite : les priorités gouvernementales, les budgets, les politiques publiques, les règlements, les investissements et les services qui en découleront. Les personnes handicapées ne sont ni une clientèle marginale ni un enjeu secondaire. Elles sont des citoyennes et des citoyens à part entière, titulaires des mêmes droits que toute autre personne. Il est grand temps que cette réalité occupe dans nos débats politiques la place qui lui revient.
Pour vous aider à voter
En préparation du vote du 5 octobre, le ROPHCQ a préparé 5 analyses des promesses des 5 principaux partis et de leur impact sur les personnes en situation de handicap:
Article original : « Le handicap, un tabou dans la campagne électorale », Marie-Sol St-Onge, Le Nouvelliste, 4 octobre 2026.
